Marchand, découvreur, protecteur d’artistes (1914–1932)
I. Un nouveau monde de l’art après la Grande Guerre
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le marché de l’art bascule :
la vente des œuvres ne dépend plus uniquement des salons officiels.
Une nouvelle figure devient essentielle et presque incontournable : le marchand de tableaux.

Collectionneur, fin observateur et doté d’un flair décisif, il repère les talents encore inconnus, accompagne les artistes, vend leurs œuvres, et parfois les soutient financièrement. Certains deviendront des références majeures de l’histoire de l’art : Ambroise Vollard, Paul Guillaume, Daniel-Henry Kahnweiler, Berthe Weil…
Parmi eux se distingue un nom devenu légendaire : Léopold Zborovski.
II. Léopold Zborovski : un parcours fulgurant
- Né en Pologne, installé à Paris en 1914, mort en 1932.
- En 1917, il ouvre son premier lieu au 3 rue Joseph Bara, cœur du Montparnasse artistique.
- Voisin de Kisling, Dufy, des cercles de la Rotonde, il s’intègre rapidement au milieu bohème.
Rencontre décisive : Modigliani
Chez Kisling, il rencontre Amedeo Modigliani. Séduit immédiatement, il signe avec lui un contrat en 1916 et se consacre entièrement à son œuvre. Modigliani peint alors quotidiennement chez Zborovski, utilisant le marchand, sa femme, ses proches comme modèles.
Sous son impulsion, Modigliani crée en 1917 la grande série de nus, peints dans la salle à manger de Joseph Bara. Zborovski finance les toiles, les couleurs et choisit même les modèles.
III. Autres artistes soutenus par Zborovski
Utrillo et Suzanne Valadon
À la même période, Zborovski s’intéresse à Maurice Utrillo.
Il le soutient financièrement et vend également les œuvres de sa mère, Suzanne Valadon.
Soutine
Introduit par Modigliani, Chaïm Soutine, personnage tourmenté, est accueilli malgré les tensions familiales.
En 1919, Zborovski lui propose un contrat — décision payante trois ans plus tard lors de la visite du collectionneur Albert C. Barnes, dont l’achat massif d’œuvres assure à Zborovski fortune et renommée.
L’essor d’une galerie
En 1926, « Zbo » ouvre sa galerie 26 rue de Seine, angle Visconti.
Son cercle d’artistes protégés grandit :
Isaac Antcher, Eugène Ebiche, Gabriel Fournier, Henri Hayden, entre autres.
IV. Redécouverte de l’univers Zborovski
Une exposition à Lausanne a rassemblé des œuvres issues de collections privées d’Europe et des États-Unis — toutes passées entre ses mains — reconstituant son univers esthétique.
Les principales provenaient des collections Barnes, Netter et Dutilleul, dont Zborovski fut l’un des principaux fournisseurs.
V. Œuvres majeures présentées
Modigliani
- 30 œuvres rassemblées (peintures + 3 dessins)
- 4 portraits de Zborovski, tour à tour dandy ou bohème
- Une salle dédiée aux nus de 1917
- Trois portraits exposés pour la première fois en Europe :
• Jeanne Hébuterne, 1918
• Jeune fille blonde en buste, 1919
• Portrait de Jeanne Hébuterne, 1919 - Deux paysages complètent l’ensemble
Soutine
Véritable panorama évolutif :
- L’Escalier rouge à Cagnes (1918), première apparition publique
- Vue de Montmartre (1918–1919)
- Les Platanes (1919), annonçant une période plus agitée
- Le célèbre Autoportrait (1926–1927), jamais exposé auparavant
Utrillo & Valadon
- Une quinzaine de paysages d’Utrillo :
de Notre-Dame pavoisée (rappel impressionniste)
aux tableaux de l’époque blanche (Lapin Agile, rues de Montmartre).
Sa peinture révèle une vision profonde de l’espace et de la perspective. - Chez Suzanne Valadon (1910–1920) : l’équilibre entre nature et forme,
dans des nus après le bain, des scènes de toilette,
ou ses variations autour d’Adam et Ève — célébration du corps, de la liberté et de l’amour.
Kisling
Resté un an sous contrat seulement, il laisse 8 œuvres, dont un superbe
Portrait de Madame Zborovski (1915), trace d’une relation autant amicale que professionnelle.
Conclusion
Divers dans leurs tempéraments, leurs origines, leur âge et leur éducation,
les artistes réunis par Léopold Zborovski partagent une même force :
développer une œuvre personnelle, libre, étrangère aux doctrines et aux écoles.
Tous revendiquent la même indépendance farouche.
