Gen Paul (1895-1975)
la peinture comme lutte et comme feu

Il existe des artistes dont la peinture ne cherche ni l’harmonie ni la séduction.
Gen Paul est de ceux-là.
Chez lui, la toile est un champ de bataille : le geste est brutal, la ligne tremble, la couleur heurte. Rien n’est apaisé. Tout est vécu.
Une vie marquée par la rupture
Né à Montmartre en 1895, Eugène Paul, dit Gen Paul, grandit dans un milieu modeste. Très jeune, il est confronté à la violence du monde : engagé pendant la Première Guerre mondiale, il est grièvement blessé et gardera une infirmité permanente.
Cette fracture physique est aussi une fracture intérieure. Elle ne quittera jamais son œuvre.
Gen Paul est largement autodidacte. Il peint comme on se bat, sans école, sans méthode académique, avec une urgence presque animale. Son corps diminué devient paradoxalement une source d’énergie picturale extrême.
Montmartre, mais à rebours de la bohème
On associe souvent Gen Paul à Montmartre, comme Utrillo ou Valadon. Mais là où certains peignent la nostalgie ou la poésie du lieu, Gen Paul peint la violence de la vie urbaine.
Ses rues sont instables, ses personnages déformés, ses scènes musicales convulsives.
Les danseurs de jazz, les musiciens, les foules, semblent toujours sur le point de basculer.
Il ne cherche pas à raconter une anecdote :
il peint le rythme, la tension, l’électricité du réel.
Une peinture du geste et de l’excès
Le trait de Gen Paul est immédiatement reconnaissable :
- lignes cassées,
- contours nerveux,
- perspectives instables,
- couleurs violentes, parfois discordantes.
Il y a chez lui une proximité évidente avec :
- l’expressionnisme,
- le fauvisme,
- et parfois une énergie qui annonce l’expressionnisme abstrait.
Mais Gen Paul n’appartient à aucun mouvement.
Il est trop indiscipliné, trop personnel, trop excessif.
Le jazz comme modèle pictural
Un thème revient sans cesse dans son œuvre : le jazz.
Le jazz, pour Gen Paul, n’est pas un sujet décoratif. C’est une structure mentale.
Improvisation, rupture, syncopes, accélérations : sa peinture fonctionne comme une partition nerveuse.
Chaque toile semble peinte dans un état de tension maximale, presque sans reprise possible.
Le geste est définitif, comme une note lancée sans retour.
Une reconnaissance tardive et ambiguë
Gen Paul connaît une certaine reconnaissance de son vivant, exposant notamment à Paris et à l’étranger. Mais son œuvre reste longtemps marginalisée, jugée trop violente, trop instable, trop peu « classable ».
Aujourd’hui encore, il demeure un artiste à redécouvrir, à l’écart des récits officiels trop lisses de l’histoire de l’art moderne.
Et pourtant, son œuvre résonne fortement avec notre époque :
- instabilité du monde,
- corps blessés,
- vitesse,
- saturation visuelle,
- perte de repères.
Gen Paul aujourd’hui : un peintre nécessaire
À l’heure où beaucoup d’images cherchent la séduction immédiate, Gen Paul rappelle une chose essentielle :
la peinture peut être un acte de survie, pas un objet de confort.
Regarder un tableau de Gen Paul, ce n’est pas se reposer.
C’est accepter d’être dérangé.
Et c’est peut-être là que réside sa force la plus actuelle.
